Nous vous laissons avec une citation de Jacques Roumain.

Gouverneurs de la rosée

«L’Aurélien demandait à nouveau : -Parles-moi de Cuba -C’est un pays cinq fois, non dix, non vingt fois peut-être plus grand qu’Haïti. Mais, tu sais, je suis fais avec ça, moi-même. Il touchait le sol, il en caressait le grain. -Je suis ça. Cette terre-là, je l’ai dans le sang. Regarde ma couleur : on dirait que la terre a déteint sur moi et sur toi aussi. Ce pays est le partage des hommes noirs et toutes les fois qu’on a essayé de nous l’enlever, nous avons sarclé l’injustice à coups de machette. -Oui, mais à Cuba, il y a plus de richesse, on vit plus à l’aise. Icitte, il faut se gourmer dur avec l’existence et à quoi ça sert ? On n’a même pas de quoi remplir son ventre et on est sans droits contre la malfaisance des autorités. Le juge de paix, la police rurale, les arpenteurs, les spéculateurs en denrées, ils vivent sur nous comme des puces. J’ai passé un mois de prison, avec toute la bande de voleurs et des assassins, parce que j’étais descendu en ville sans souliers. Et où est-ce que j’aurais pris l’argent, je te demande, mon compère ? Alors qu’est-ce que nous sommes, nous autres, les habitants, les nègres-pieds-à-terre, méprisés et maltraités ? -Ce que nous sommes ? Si c’est une question, je vais te répondre : eh bien, nous sommes ce pays et il n’est rien sans nous, rien du tout. Qui est-ce qui plante, qui est-ce qui arrose, qui est-ce qui récolte ? Le café, le coton, le riz, la canne, le cacao, les maïs, les bananes, les vivres et tous les fruits, si ce n’est pas nous, qui les fera pousser ? Et avec ça nous sommes pauvres, c’est vrai, nous sommes malheureux, c’est vrai, nous sommes misérables, c’est vrai. Mais sais-tu pourquoi, frère ? A cause de notre ignorance : nous ne savons pas encore que nous sommes une force, une seule force : tous les habitants, tous les nègres des plaines et des mornes réunis. Un jour, quand nous aurons compris cette vérité, nous nous lèverons d’un point à l’autre du pays et nous ferons l’assemblée générale des gouverneurs de la rosée, le grand coumbite des travailleurs de la terre pour défricher la misère et planter la vie nouvelle. »

« Souvent, nous nous cotisons entre assistants et étudiants, pour payer les examens de nos patients… Enfin… avant. » Avant, c’était la vie dure d’Haïti, mais c’était avant. Avant le séisme du 12 janvier qui a frappé la capitale de ce pays hyper centralisé. Aujourd’hui  Port au Prince n’est plus ce « poumon » du pays, tenant la province à bout de bras. Chaque famille du Cap Haïtien, 2e ville du pays, avait l’un de ses membres à la capitale, pour assurer au moins un revenu. Aujourd’hui  le  rôles se sont inversés, et la famille restée en province accueille avec ses maigres moyens les rescapés de la catastrophe. 15’000 personnes sont ainsi arrivées dans cette ville de 800’000 habitants, aux infrastructures déjà chroniquement dépassées.

Le regard de Ralph, assistant de 3e année en médecine à l’Hôpital Universitaire Justinien, se perd par une des immenses portes fenêtres de la « salle des femmes ». Six vastes arcades aèrent en effet cette salle de vingt lits, permettant à l’esprit de s’échapper parmi les bananiers. Vingt lits, tous différents, en bois ou en métal, abritant son lot de misère.

« Oui, les conditions sont vraiment difficiles dans notre pays ». Il s’approche du lit d’une patiente dont le diagnostic de SIDA en stade terminal pourrait se lire sur les os. Sa fille d’une douzaine d’années tente de la mobiliser pour sa toilette et soupire exaspérée, voyant sa tête quasi inerte basculer en arrière, l’entraînant dans la chute. Que comprend t’elle de la situation ? Que fera t’elle après son décès ? Elle semble pour le moment seulement prise dans la responsabilité du nursing de sa mère.

Dans le lit voisin, une diabétique en anasarque sur insuffisance rénale terminale. Inutile de préciser qu’il n’y a aucune possibilité d’effectuer une dialyse, si ce n’est à Port au Prince. « Enfin… avant. » : qu’est devenu aujourd’hui la seule unité de dialyse du pays ? Ecrasée sous les décombres comme le seul appareil d’IRM d’Haïti ? En continuant la discussion, on apprend que la salle voisine était prévue pour abriter un appareil de dialyse, financé par l’état et devait ouvrir en 2009. « L’argent s’est envolé… on ne sait où »

>A ma question « mais alors comment avez vous posé le diagnostic de toxoplasmose cérébrale chez cette autre patiente ? », Ralph répond qu’il rêverait de voir une fois ses diagnostics cliniques confirmés. « J’ai vu les images dans les livres ; peut être un jour, je ferai un stage à l’étranger et je les verrai pour de vrai ! ». Pour le moment, seule une jeune fille est là, à convulser seule dans son lit, sans identité ni soins de la famille.

« Oui, on dirait de la médecine de guerre, n’est ce pas ? Les conditions de travail sont difficiles… et nos conditions de vie aussi. Souvent, les gens oublient que nous devons aussi manger et que nous avons aussi des enfants », continue Ralph. « Nous avons réussi à mobiliser quelques ressources autour des patients arrivés en masse quelques jours après le tremblement de terre. Nous avons tous fait tout notre possible. Mais aujourd’hui, nous sommes épuisés car nous aussi avons été ébranlés par le séisme. Dans l’équipe des assistants, nous sommes une grande majorité de PortauPrince, avec les mêmes problèmes au sein de notre famille que les patients, lorsque ce n’est pas l’un d’entre nous, qui est resté 18 heures sous les décombres… » Il me désigne du regard une jeune assistante, apparemment concentrée sur sa note d’évolution. « Pa pi mal » répond elle sobrement lorsque nous nous enquérons de sa situation. Sa famille a perdu sa maison, bien sûr, mais tous sont ressortis indemnes après la longue attente des secours.

Il y a bien sûr le deuil des proches à faire, mais aussi celui de certaines perspectives d’avenir pour soi même. Aujourd’hui, les assistants de l’Hôpital Justinien ne peuvent plus compter sur l’appui de leur famille de Port au Prince. Et ils attendent leur salaire de 200 dollars mensuels depuis 6 mois. L’Etat le leur avait promis pour le mois de janvier….  enfin… avant. ».