Le Forum Social Mondial (FSM) .

Quelques impressions à Mombaï

 

 
Il est très difficile de faire une évaluation intégrale d’un Forum auquel participent 125000 personnes et dans lequel coexistent à profusion ateliers, séminaires et conférences. Je me contenterai donc de rendre compte de quelques impressions, ce d’autant plus qu’il s’est avéré très difficile d’obtenir des informations précises, cantonnées qu’elles étaient auprès du Comité organisateur et des responsables des grands mouvements sociaux.

Le plus marquant, en tout cas pour moi, a été la participation populaire, c’est-à-dire celle des secteurs les plus pauvres et opprimés de l’Inde, et les formes que celle-ci a prise. En effet, plutôt que de se concentrer dans les ateliers et conférences cette population a parcouru les sites du Forum en manifestant sans interruption, scandant ses revendications, ses points de vues et ses demandes et remplissant l’espace de multiples couleurs et d’une autre forme d’expression et de communication.
En particulier, la présence et les manifestations d’enfants de la rue et de paysans ont été remarquables.

Un autre aspect d’importance consiste en ce que le FSM a cessé d’être principalement européen et latino-américain. La participation a été essentiellement indienne et asiatique. Il semble d’ailleurs que la capacité de travail unitaire des mouvements, ONG, et groupes indiens pour l’organisation du Forum s’est avérée très importante. Ainsi le Forum a permis l’émergence d’une nouvelle pratique de travail et l’amplification et la consolidation des réseaux en Inde et dans les pays asiatiques.

Concernant les différentes manières de s’exprimer des mouvements sociaux asiatiques et indiens lors du Forum, la conférence des ladits ou « intouchables » m’a particulièrement frappée. Ce fut pour moi un des moments les plus émouvants. La salle était pleine de personnes très pauvres, la plupart appartenant à cette catégorie de « hors-castes ». Nul discours ou exposé, ni même de conférenciers, mais une expression
Sous la forme de danse, de théatre et de chant. Même si on ne comprenait pas l’hindi, tout était clair. On nous parlait avec le cœur et le ventre. Sans doute cela a-t’il été pour moi le moment le plus fort du Forum. J’ai senti qu’il y avait une grande sensibilité à la dimension sociale et non seulement géograhique du Forum, ainsi qu’une volonté politique de l’agrandir socialement, de le faire sortir de cercles d’intellectuels. Il me semble qu’il s’agit là d’une voie à suivre et à élargir.
On peut ici noter que la population pauvre et organisée disposait d’un accès gratuit au site du Forum.

Par ailleurs, ce Forum a innové sous certains aspects tels que le fait que les conférences ne soient pas seulement organisées par le comité international mais aussi par les mouvements sociaux. C’est un point important aux plans de la participation et de la démocratisation. Je crois qu’il faudra mener une réflexion sur la manière de garantir davantage de démocratie dans l’organisation des Forums Mondiaux. Sans doute tous les grands mouvements sociaux doivent-ils participer au comité d’organisation, mais ne faudrait-il pas éviter qu’une même personne représente plus d’un mouvement, de façon à éviter une certaine centralisation ? Ne devrait-on pas chercher un équilibre dans la représentation des pays et continents ?

Un aspect effleuré durant ce Forum est la relation entre mouvements sociaux et partis politiques : il s’agit d’un sujet à creuser. De toute manière, la participation des partis politiques est déjà réelle dans les différents forums, même si c’est sous d’autres casquettes. Sans doute la hantise de la récupération doit-elle être prise en considération, mais peut-être qu’une plate-forme permettrait de limiter ce risque.

D’autre part, il serait intéressant de se demander si les Forums ne doivent être que des espaces d’éducation et de réflexion ou s’ils doivent également être l’occasion pour les mouvements sociaux de poser des revendications vis-à-vis du monde extérieur aux Forums. La mobilisation du 15 mars 2003 contre la guerre a démontré l’efficacité des mouvements sociaux. Il est vrai qu’élaborer un consensus en termes de revendications est difficile et qu’il s’agirait évidemment d’un compromis, par définition pas totalement satisfaisant.

Même s’il est évident que coexistent deux grands courants au sein des mouvements sociaux, l’un qui croit à la possibilité d’humaniser et de réguler le capitalisme et l’autre qui est anti-capitaliste, je pense que la richesse du mouvement alter-mondialiste est de maintenir une large représentativité sans divisions, et ce jusqu’à ce que la confrontation à la réalité et la participation des populations permettent de déterminer lequel de ces courants prévaudra. Le débat entre ces deux grands courants est possible, et peut être éclairant, et il en va de même d’une action commune qui peut nous rassembler par exemple contre les privatisations à outrance, les atteintes à l’environnement, la guerre, les politiques du FMI et de la Banque Mondiale, la dette extérieure, les plans tels que l’ALCA, etc. Néanmoins, il m’est apparu que le courant anti-capitaliste commence à avoir un poids plus important.

Dans ce Forum il y eut une conférence où se trouvèrent confrontés ces deux courants : d’une part, Joseph Stiglitz, ex-économiste de la Banque Mondiale, qui prône un capitalisme régulé et de l’autre Prathap Patnaik et Samir Amin, économistes marxistes, qui ont brillamment argumenté sur l’impossibilité de se réformer dans laquelle se trouve le capitalisme.

Un autre aspect remarqué durant ce Forum consiste dans la participation des églises (l’Eglise protestante et certains secteurs catholiques ont été une des principales sources de financement du Forum). J’ai senti qu’un air d’ »Eglise pour la libération » commence à souffler. Je n’oublie pas que les églises du Tiers-Monde ont joué un sacré ( !) rôle en Amérique Latine dans les années septantes. Il est intéressant de remarquer que, à la différence des autres Forums, celui de Mumbaï n’a pas accepté n’importe quel type de financement (par exemple celui de la Fondation Ford).

La situation des femmes en Inde est teriblement difficile. Les traditions, les castes, les religions relèguent les femmes au second plan, et ce beaucoup plus fortement qu’en Amérique Latine. La complexité de ces aspects m’empêchent de les comprendre en profondeur et de les analyser. Néanmoins, j’ai vu avec beaucoup d’émotion des ateliers sur la situation des femmes bondés de participantes indis et des secteurs pauvres. Cela ne peut toutefois pas occulter le fait que lors des conférences il y avait une forte présence de participants masculins. Il faut que lors du prochain Forum soit garantie une présence équilibrée de femmes et d’hommes dans tous les différents aspects de la manifestation.

Les mouvements sociaux ont organisé des rencontres de réseaux par thème afin de coordonner des actions et de discuter des perspectives. Cela a été le cas notamment du thème du refus des guerres (Irak, Palestine, Tchétchénie,…).

Un aspect qu’il faudra analyser est la faible participation des mouvements sociaux aux différentes réunions tenues pour l’élaboration de la déclaration finale. Trois commissions avaien été constituées.
La première pour faire un bilan de la Conférence de Cancun et dégager des leçons en vue de la prochaine réunion de l’OMC. Certains ont considéré que Cancun avait été un succès alors que d’autres voyaient dans le processus d’accords bilatéraux un danger non négligeable. Il a été estimé que le nombre de manifestants à Cancun n’était pas très élevé et certains ont prôné une décentralisation, via des manifestations organisées par pays, au moment de la prochaine réunion de l’OMC à Hong-Kong en automne 2004.
Une deuxième commission s’est concentrée sur la problématique du fonctionnement du réseau des mouvements sociaux. Y a ont été étudiés la manière d’étendre et de consolider l’intégration au réseau des mouvements indiens et asiatiques et comment ouvrir un espace de discussion stratégique entre les mouvements et les continents.
La troisième commission s’occupait de l’élaboration de la déclaration finale.

Il faut ajouter ici qu’il y a eu deux autres forums à Mumbai : le plus important des deux était situé juste en face du Forum Social de Mumbaï et il se nommait « Mumbaï Résistance » ; le second était la « 2ème Rencontre des Mouvements Populaires ». Le premier forum comprenait des groupes prônant la lutte armée, des Philippines et de l’Inde (maoïste). Via Campesina avait des membres dans les trois forums. Une critique émise par ces deux forums supplémentaires est l’institutionnalisation du FSM via ses sources de financement (églises, grandes ONG) qui selon eux permettrait des manipulations. Une autre source de différences se situait dans l’empêchement de la participation des partis politiques. Quoiqu’il en soit la fréquentation dans ces deux autres forums était réduite.

En dehors du FSM je veux souligner que j’ai été choquée par la terrifiante pauvreté et les conditions de vie de millions d’êtres humains, pauvreté qui apparaît beaucoup plus scandaleuse que celle que l’on peut observer en Amérique Latine (je suis latino-américaine) ou en Afrique (selon les camarades africains). L’écart entre riches et pauvres est beaucoup plus violent. L’état d’insalubrité générale des villes, le manque d’hôpitaux publics, l’impossibilité pour des millions d’enfants d’aller à l’école primaire sont des aspects que je ne peux expliquer que par le mariage du néolibéralisme avec une classe politique hautement corrompue. J’ai été submergée par une mare de pauvreté à perte de vue, pendant des jours et des kilomètres. L’Inde du développement et de la nouvelle économie ne me sont pas apparues une seule minute bien que j’aie traversé trois états en Inde.

Je ne peux vous cacher que face à l’immensité de la pauvreté j’ai été assaillie par l’anxiété. Quelle énorme tâche nous attend ! Combien d’efforts il va falloir pour combattre les poids de certaines traditions et religions qui sont des freins à l’émergence d’un autre monde. Comment nous permettre dans ces conditions d’accorder la priorité à ce qui nous sépare plutôt qu’à ce qui nous unit, à notre individualisme et à notre ego, à certaines pratiques sectaires ou centralisatrices ? J’en suis arrivée à la conclusion qu’un autre monde ne sera possible que si nous commençons à le construire d’abord en nous- mêmes.

 

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